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La rue de Lappe

Longue de 265 m, aujourd’hui « rue de la soif » pour ses bars branchés, restaurants et discothèques, ou, « saint des saints », pour le bal musette, la rue de Lappe est déjà tracée, sans nom, sur un plan de 1652.

En 2015, des fouilles dans la cour Saint-Louis au 26 rue de Lappe, ont mis au jour une occupation humaine dès le IVe siècle et, fin XVIe, des cultures maraichères et la forge d’un coutelier. Depuis le XVIIIe, les dénomination de la rue ont varié : rue de Lappe (plan de Turgot, 1739) ; rue de Naples (1760) ; rue de Lape ou de Naples (1771) ; rue Gaillard (un abbé philanthrope envers les enfants pauvres du faubourg) ; rue Louis-Philippe en 1831 (le souverain était venu fin 1830, quand il décida d’ériger place de la Bastille la colonne en hommage aux combattants de juillet 1830 – visite dont le passage Louis-Philippe, au n° 21 de la rue, garde la mémoire) ; et enfin retour depuis 1867 à la rue de Lappe, le maraîcher Girard de Lappe, propriétaire de cet endroit au XVIIe : il n’allait pas y boire chopine le soir, ni danser la valse des « apaches », il y cultivait choux et carottes.


Pendant le Second Empire, la rue fut bordée de maisons basses sans confort ni hygiène. Les Auvergnats espérant faire fortune à Paris vinrent y loger, y achetant un commerce, un bistro ou ouvrant un bal – ils se retrouvaient le dimanche dans les « bals des familles », encore respectables.

Au bal Bousca (n° 13), le propriétaire, Antonin Bouscatel, laisse sa chance vers 1905 à Charles Péguri, accordéoniste italien, en lui permettant de jouer un air ; devant le succès, les cabrettes (1) auvergnates s’associèrent aux accordéons des Italiens. Le bal musette était né.


Les patrons de bal réclamaient le paiement de la danse – un jeton : « Passons la monnaie ! », puis invitaient les musiciens : « Envoyez la musique ! » ou « Allez, roulez ! » ou « Tournez ! ». Dans sa chanson Rue de Lappe, Francis Lemarque, né au no 51, reprendra cette ritournelle : « plutôt que d’aller s’faire assassiner… passez la monnaie, et ça tournait, et plus ça tournait, plus ça coûtait… »

La cour Saint-Louis, notamment, accueillait des artisans chaudronniers auvergnats.


Bistrots de bougnats (abréviation de charbougnats, mot-valise formé de charbon et Auvergnats), ferrailleurs, fabricants de machines-outils et de comptoirs, marchands de produits d’Auvergne ou de parasols, côtoyaient les voyous, les prostituées, les midinettes venus en « tourner une ». Les bourgeois s’encanaillaient pour un soir, comme le chantait Fréhel en 1929 : « L’rendez-vous des purs…, c’est à la Bastill’ tout près d’la Roquette, le nouveau quartier des vrais bals musettes, où tous les rupins, le haut du gratin, vienn’nt voir les coquins… » Rouflaquettes, casquettes, foulards autour du cou, cran d’arrêt dans les poches, à la Belle Époque les Apaches, dont la sauvagerie était supposée égaler celle des Indiens, gambillaient sur la Danse des Apaches, qui simulait une scène de dispute entre un maquereau et une prostituée. 


Dans les années 1930, on comptait dix-sept bals rue de Lappe. En juin 1936, Jo France inaugure sous le parrainage de Mistinguett l’extension du Balajo qu’il a ouvert l’année précédente au n° 9. Jo Privat commence à y jouer de l’accordéon, à 18 ans, dès l’année suivante.


Littérature, chansons, films ont célébré la rue de Lappe au fil des époques : selon Daudet, en 1870 « c’était une rue tranquille à côté des barricades », et pour Jules Vallès, en 1882, « la fosse commune des instruments du travail et de la guerre », en attendant Fréhel dans les années 1930 et Francis Lemarque vers 1950. Elle eut même sa part de légende : Jacques Ménétra, compagnon vitrier, relate en 1740 qu’au coin de la rue de Lappe et de la rue de la Roquette, une statue de la Vierge aurait tourné la tête pour regarder passer la procession de la Fête-Dieu – aujourd’hui la niche votive est vide sauf un boîtier électrique…

Pas de miracle en revanche pour Véronique L., 30 ans, dite Monique, retrouvée étranglée et ligotée dans l’escalier de l’hôtel Vernet, au 9 rue de Lappe, le 20 novembre 1934 – quatrième prostituée du quartier assassinée en peu de mois. L’affaire ne fut jamais élucidée, malgré les efforts conjoints de la police et de son protecteur.


Aujourd’hui, plus de jetons pour « faire tourner », plus de cabrettaïres tapant la cadence avec leurs grelots aux pieds, plus d’Apaches, juste des touristes et des fêtards qui font la « tournée » des bars de la rue de Lappe, « jusqu’à plus soif ».

Leila Derosier

(1) Cabrettte : sorte de cornemuse ou musette au réservoir en peau de chèvre, jouée par un cabrettaïre.